Lady Hamilton, portraits d’une muse

De son vrai nom Emily Lyon, la future Lady Hamilton est née le 26 avril 1765 à Ness dans le comté de Cheshire en Angleterre. Son père, Henry Lyon, était un forgeron décédé deux mois seulement après sa naissance. La petite sera élevée par sa mère Mary Lyon, née Kidd.

George Romney, Esquisse d'Emma Hamilton (1782-1784)

George Romney, Esquisse d’Emma Hamilton (1782-1784)

 

On sait très peu de choses sur les premières années de la vie d’Emily. A 12 ans, elle travaille comme domestique chez le docteur Honoratus Leigh Thomas puis pour la famille Budd où elle rencontre Jane Powell qui désire devenir actrice. Encouragée par son amie, Emily commence à travailler pour des comédiennes du Drury Lane Theater. Déterminée à s’éloigner de ses origines modestes, elle prend le nom d’Emma Hart.

On la retrouve ensuite comme modèle et danseuse dans un théâtre situé Royal Terrace-Adelphi à quelques pas de la Tamise. Le lieu est surnommé « Temple d’Esculape » ou encore « Temple de la Santé ». Certaines descriptions des lieux sont parvenus jusqu’à nous, évoquant « les voitures accostant devant la porte du Temple ; une foule de jeunes gandins faisaient la haie s’efforçant de reconnaître les visiteurs qui pénétraient. Mais toutes les dames arrivaient là la figure recouverte d’un voile épais ; on n’y allait qu’incognito ». Autrement dit, les lieux avaient un côté sulfureux. C’est ici qu’elle exécute pour la première fois les poses plastiques ou Attitudes, inspirées des figures antiques, qu’elle reproduira avec succès tout au long de sa vie. Selon Madame Vigée-Lebrun :

« Rien n’est plus curieux que la faculté qu’avait acquise lady Hamilton de donner à tous ses traits l’expression de la douleur ou de la joie et de se poser merveilleusement pour représenter des personnages divers. L’œil animé, les cheveux épars, elle vous montrait une bacchante délicieuse et l’on voyait une Madeleine repentante, admirable. »

Henry Bone d'après Elizabeth Vigée-Lebrun, Lady Hamiton en bacchante (1803)

Henry Bone d’après Elizabeth Vigée-Lebrun, Lady Hamiton en bacchante (1803)

George Romney, Lady Hamilton en Marie Madeleine

George Romney, Lady Hamilton en Marie Madeleine

 

La jeune femme n’est pas seulement pleine de talents, elle est belle, splendide même et attire bientôt l’attention de Sir Harry Fetherstonhaugh qui l’installe dans sa propriété d’Uppark. On raconte alors qu’elle le distrait lui et ses amis en dansant nue sur la table de la salle à manger. Elle tombe enceinte et fait la connaissance de Charles Greville. Sir Harry est furieux d’apprendre l’existence de cette grossesse et se débarrasse promptement de cette maîtresse devenue trop encombrante.

Devenue la maîtresse de Charles Greville, véritable chevalier servant à ses yeux, elle s’installe avec lui en février 1782 dans le quartier d’Edgware Row à Paddington Green qui ressemble alors à un pittoresque village de banlieue. La mère d’Emma ne tarde pas à les rejoindre. Lorsqu’Emma accouche d’une petite fille, little Emma, celle-ci est envoyée à Hawarden chez ses grands-parents pour y être élevée.

Fou amoureux d’Emma, Charles développe son éducation en lui faisant dispenser, entre autres, des cours de chant et de musique. Il lui alloue un budget pour l’entretien de la maison et ses dépenses personnelles.

Désireux de faire faire son portrait, Greville présente Emma au peintre George Romney. Nous sommes en 1782, Romney a 46 ans, Emma 17. Pour le peintre, elle est une révélation et va devenir son modèle, sa muse voire son obsession. Il la surnommera sa « divine Lady » et peindra une soixantaine de portraits d’elle sans compter les études, esquisses et autres croquis. Dans la biographie qu’il a consacrée à la mémoire de son père, John Romney évoque Emma en ces termes :

« Loin de moi de vouloir me faire l’apologiste d’Emma ; je n’ignore pas que sa conduite, dans les premiers temps de sa vie, a fait l’objet de calomnies et que bien des histoires extravagantes ont été mises sur son compte et sur celui de Sir Romney, racontars qui n’ont pas l’ombre d’un fondement. C’est simple charité et justice de rapporter ici les circonstances qui la remettront en vraie lumière… Par le fait même de la situation un peu à part qu’elle occupait, elle était, à juste titre, exclue de la société, et les seules ressources qu’elle avait pour tromper sa solitude étaient chez elle la musique, la lecture et ses séances de pose une ou deux fois la semaine. Elle avait toujours un fiacre pour l’amener et la reconduire, et elle ne se montrait jamais dans la rue sans sa mère. »

George Romney, Lady Hamilton en Circé (1782)

George Romney, Lady Hamilton en Circé (1782)

 

William Hayley, ami de Romney la décrit comme une véritable source d’inspiration :

« Elle avait un goût exquis et des moyens tellement expressifs qu’elle était capable de fournir à un peintre des inspirations merveilleuses pour les tableaux les plus divers, qu’il veuille représenter les sentiments soit de tendresse, soit de sublime. Une des premières allégories qu’il fit d’après ce modèle fut un tableau en pied de Circé avec sa baguette magique. C’était en 1782, très précisément, car je me rappelle une lettre d’un de mes amis datée de cette année-là dans laquelle il me décrit l’impression très forte produite par ce tableau sur une réunion de personnes qui le contemplaient. Les traits d’Emma, comparables au sublime langage de Shakespeare, interprétaient tous les sentiments de la nature et tous les degrés des différentes passions avec la stupéfiante vérité et le plus grand bonheur d’expressions ».

Véritable caméléon, Emma est capable de prendre n’importe quelle expression, talent qu’elle utilisera entre autre, pour ses attitudes. George Romney ne sera pas le seul artiste inspiré par sa beauté et son charme. Thomas Lawrence, Joshua Reynolds, John Hoppner, Angelica Kauffmann et Elizabeth Vigée-Lebrun la représenteront également.

Sir Joshua Reynolds, Lady Emma Hamilton en bacchante (1783-1784)

Sir Joshua Reynolds, Lady Emma Hamilton en bacchante (1783-1784)

 

En août 1783, l’oncle de Charles Greville, Sir William Hamilton, ambassadeur d’Angleterre au royaume de Naples rend visite au couple lors d’un séjour à Londres. En dépit de sa réputation d’intellectuel et d’amateur d’art éclairé, il se prend vite d’amitié pour la maîtresse de son neveu qu’il surnomme « the fair tea maker » (la Belle faiseuse de thé). Sa beauté, ses poses l’enchantent car Emma lui rappelle les statues grecques anciennes qu’il vénère tant. Il repartira d’ailleurs à Naples avec un tableau d’Emma exécuté par Reynolds.

Sir Joshua Reynolds, Portrait de Sir William Hamilton (date inconnue)

Sir Joshua Reynolds, Portrait de Sir William Hamilton (date inconnue)

 

En 1785, Sir William Hamilton reçoit une lettre de son neveu se plaignant de ses difficultés financières. Le jeune homme souhaite se marier et Emma devient un obstacle à ses ambitions. Il propose alors à son oncle de lui céder sa maîtresse afin de le distraire. Greville étant la seule famille de sir Hamilton, il pense peut-être qu’une maîtresse dissuaderait son oncle de se remarier lui permettant ainsi d’hériter de sa fortune. Pendant de longs mois, Charles va insister tant et si bien que Sir Hamilton accepte de recevoir Emma chez lui. Le 13 mars 1986, Emma et sa mère prennent la route de l’Italie. Elles arrivent le 26 avril, jour des 21 ans d’Emma. Bien sûr, la jeune femme n’est pas au courant de la manigance de son amant et espère qu’il viendra la rejoindre très rapidement comme il le lui a laissé entendre. Ce n’est que trois mois plus tard qu’elle découvre les véritables intentions de Greville comme nous pouvons le constater dans une lettre datée du 1er août :

« […] Je ne veux même pas répondre à votre suggestion ! Faire de William mon obligé ! […] Revenez à de meilleurs sentiments, il n’est pas de votre intérêt de me désobliger comme vous le faites, car vous ne soupçonnez pas le pouvoir qui est ici le mien. Je ne serai jamais sa maîtresse. Si vous me poussez à bout, je me ferai épouser par lui. »

Ces mots prouvent qu’Emma avait parfaitement conscience de l’emprise qu’elle exerçait sur Sir Hamilton. Dans le courant de l’automne 1786, elle cède aux avances de l’ambassadeur. Un témoin de la passion amoureuse qu’éprouve cet homme d’une cinquantaine d’année dira :

« Il n’est pas étonnant que sir William soit épris à ce point. Le feu ravage plus violemment les vieilles demeures. »

Emma Hart en chapeau de paille (1882-1884)

Emma Hart en chapeau de paille (1882-1884)

George Romney, Lady Hamilton en Nature (1782)

George Romney, Lady Hamilton en Nature (1782)

 

La jeune femme qui s’est visiblement résignée commence son ascension. Sir William est fier de pouvoir exhiber une telle beauté dans les soirées napolitaines. Là encore, les talents d’Emma vont faire leur petit effet. De nombreuses personnalités de l’époque vont ainsi pouvoir l’admirer dans ses attitudes comme le poète Goethe en mars 1787. On peut lire à la date du 16 dans son Voyage en Italie :

« Le chevalier Hamilton, qui est toujours ici ambassadeur d’Angleterre, après s’être si longtemps occupé des arts en amateur, après avoir si longtemps étudié la nature, a trouvé le comble des plaisirs de la nature et de l’art dans une belle jeune fille. Il l’a recueillie chez lui. C’est une Anglaise de vingt ans. Elle est très belle et bien faite. Il lui a fait faire un costume grec qui lui sied à merveille. Elle laisse flotter ses cheveux, prend deux châles et varie tellement ses attitudes, ses gestes, son expression, qu’à la fin on croit rêver tout de bon. Ce que mille artistes seraient heureux de produire, on le voit ici accompli en mouvement, avec une diversité surprenante. A genoux, debout, assise, couchée, sérieuse, triste, lutine, exaltée, repentie, séduisante, menaçante, inquiète ; une expression succède à l’autre et en découle. Elle sait adapter à chaque expression les plis du voile, les modifier et faire cent coiffures diverses avec les mêmes tissus. Cependant le vieux chevalier lui tient la chandelle [sic] et il s’est adonné à cet objet de toute la ferveur de son âme. Il voit réunis en elle tous les antiques, tous les beaux profils des monnaies siciliennes et jusqu’à l’Apollon du Belvédère. Pour tout dire, cet amusement est unique. Nous l’avons eu déjà deux soirs. […] Hamilton et sa belle Anglaise m’ont continué leurs prévenances. J’ai encore dîné chez eux et, vers le soir, miss Hart a produit ses talents de musicienne et de cantatrice. »

George Romney, Lady Hamilton en Sainte-Cécile (1785)

George Romney, Lady Hamilton en Sainte-Cécile (1785)

George Romney, Lady Hamilton en bacchante (1784)

George Romney, Lady Hamilton en bacchante (1784)

 

Emma fait moins l’unanimité auprès des femmes qui sont plus critiques à son égard même si elles reconnaissent ses talents comme en témoignent les Mémoires de la comtesse de Boigne :

« Cette créature, belle comme un ange et qui n’avait jamais pu apprendre à lire et à écrire couramment, avait pourtant l’instinct des arts. Elle profita promptement des avantages que le séjour d’Italie et les goûts du chevalier Hamilton lui procuraient. Elle devint bonne musicienne et surtout se créa un talent unique dont la description paraît niaise, qui pourtant enchantait tous les spectateurs et passionnait les artistes. Je veux parler de ce qu’on appelait les « attitudes » de lady Hamilton. Pour satisfaire au goût de son mari, elle était habituellement vêtue d’une tunique blanche ceinte autour de la taille ; ses cheveux flottaient ou étaient relevés par un peigne, mais sans avoir la forme d’une coiffure quelconque. Lorsqu’elle consentait à donner une représentation, elle se munissait de deux ou trois châles de cachemire, d’une urne, d’une cassolette, d’une lyre, d’un tambour de basque. Avec ce léger bagage et dans son costume classique, elle s’établissait au milieu d’un salon. Elle jetait sur sa tête un châle qui, traînant jusqu’à terre, la couvrait entièrement et, ainsi cachée, se drapait des autres. Puis elle se relevait subitement ; quelquefois elle s’en débarrassait tout à fait ; d’autres fois, à moitié enlevé, il entrait comme draperie dans le modèle qu’elle représentait. Mais toujours elle montrait la statue la plus admirablement composée. Je lui ai quelquefois servi d’accessoire pour former un groupe. Elle me plaçait dans la position convenable et me drapait avant d’enlever le châle qui, nous enveloppant, nous servait de rideau. Mes cheveux blonds contrastaient avec ses magnifiques cheveux noirs dont elle tirait grand parti. Un jour, elle m’avait placée à genoux devant une urne, les mains jointes dans l’attitude de la prière. Penchée sur moi, elle semblait abîmée dans sa douleur, toutes deux nous étions échevelées. Tout à coup, se redressant et s’éloignant un peu, elle me saisit par les cheveux d’un mouvement si brusque que je me retournai avec surprise et même un peu d’effroi, ce qui me fit entrer dans l’esprit de mon rôle, car elle brandissait un poignard. Les applaudissements passionnés des spectateurs artistes se firent entendre avec les exclamations de : Bravo la Médéa. Puis, m’attirant à elle, me serrant sur son sein en ayant l’air de me disputer à la colère du ciel, elle arracha aux mêmes voix le cri de Viva la Niobéa. C’est ainsi qu’elle s’inspirait des statues antiques et que, sans les copier servilement, elle les rappelait aux imaginations poétiques des Italiens par une espèce d’improvisation en action. D’autres ont cherché à imiter le talent de lady Hamilton ; je ne crois pas qu’on y ait réussi. C’est une de ces choses où il n’y a qu’un pas du sublime au ridicule. D’ailleurs, pour égaler son succès, il faut commencer par être parfaitement belle de la tête aux pieds et les sujets sont rares à trouver. »

George Romney, Emma Hamilton en Médée

George Romney, Emma Hamilton en Médée

 

Après cinq ans de relation, Lord Hamilton se décide enfin à faire d’Emma une honnête femme mais désire s’assurer en premier lieu qu’une mésalliance ne lui retirera pas les faveurs royales. Il souhaite donc que le mariage se déroule en Angleterre, chose faite le 6 septembre 1791 dans la chapelle de Marylebone. Emma est à présent Lady Hamilton. De retour vers l’Italie, le couple s’arrête à Paris où Emma est reçue par Marie-Antoinette aux Tuileries. La reine de France lui confie une lettre pour sa sœur Marie-Caroline, reine de Naples.

Cette marque de confiance va lui ouvrir les portes de la cour napolitaine qui, jusqu’à présent ne voyait en elle qu’une petite parvenue et une débauchée qui avait fait perdre la tête au vieil ambassadeur. Grâce à sa beauté et à son caractère enjoué, elle devient très proche de la reine de Naples, certains diront même trop proche… C’est dans ce contexte qu’Emma va faire une nouvelle rencontre déterminante…

La première rencontre d’Emma avec Nelson a lieu en août 1793 lorsque le navire de l’amiral, l’Agamemnon appareille dans la baie de Naples. Le salut de la ville repose alors dans les mains de l’Angleterre. Emma viendra en aide à Nelson en intercédant auprès de la reine de Naples et en viendra ainsi à jouer un rôle politique non négligeable.

Lemuel Francis Abbott, Portrait de l'amiral Horatio Nelson (1800)

Lemuel Francis Abbott, Portrait de l’amiral Horatio Nelson (1800)

 

Emma ne revoit Nelson que cinq ans plus tard après qu’il se soit couvert de gloire lors de la bataille du Nil à Aboukir. L’homme a vieilli prématurément, il a perdu ses dents, est borgne et amputé d’un bras. Qu’importe, il est une légende vivante et Emma s’évanouit à sa vue. Un peu moins de 1800 invités participent au bal qu’elle donne en son honneur. Un incident éclate au cours de la soirée : Joshua Nisbet, beau fils de Nelson, passablement éméché, se lance dans une diatribe contre son beau-père, l’accusant d’entretenir des relations coupables avec la belle Anglaise.

Les mois suivants voient se succéder les événements : Marie-Antoinette est guillotinée et sa sœur jure que sa vengeance se poursuivra jusqu’au tombeau, le Vésuve entre en éruption, Sir Hamilton tombe malade. Le roi et la reine de Naples prennent la fuite devant l’avancée des troupes de Championnet en Italie. Nelson les embarque à bord des navires qu’il commande, direction Palerme. Emma se révèle déterminée et courageuse lors de cette traversée, Nelson ne l’en aime que davantage et le couple file le parfait amour comme en témoigne des bribes de lettres :

« Je vous vénère, non, je vous adore, et si vous étiez seule et que je vous eusse trouvée sous une haie, je vous eusse épousée à l’instant même. »

George Romney, Lady Hamilton en Circé

George Romney, Lady Hamilton en Circé

 

Sir Hamilton se montre complaisant, il admire et respecte profondément le courage de Nelson et ferme les yeux sur la liaison qu’il entretient avec sa femme. Emma tombe enceinte de son amant.

En 1800, Lord Hamilton est relevé de ses fonctions. Nelson est également rappelé en Angleterre. La petite troupe prend le chemin du retour, ils sont accueillis partout avec faste, la gloire de Nelson le précédant. Lors d’une soirée à Vienne, Emma et Nelson jouent et abusent du champagne. Un journal hongrois, le Magyar Hirmondo écrit le lendemain :

« Elle a trente-cinq ans, grande de taille, un visage magnifique. Elle sait admirablement se tenir. Sa voix claire et puissante est l’une de ses grandes qualités. Sous la direction de Haydn elle a déclenché chez les spectateurs un enthousiasme proche de l’extase. »

Le 19 septembre 1800, ils sont invités par l’ambassadeur d’Angleterre :

« Il ne semble pas du tout conscient du discrédit dans lequel il est tombé, du fait de sa relation avec Lady Hamilton. Mais il est difficile de condamner un héros, malade de surcroît, amoureux d’une femme qui eût fait perdre la tête à des hommes autrement plus avisés que l’amiral ; […] ils sont tous trois parfaitement inconscients. »

Retour à Londres. Emma rencontre Fanny, la femme légitime de Nelson. Ne pouvant se passer d’Emma, l’amiral va continuer à vivre non loin des Hamilton en se désintéressant complètement de son épouse. Mais Londres n’est pas la baie de Naples. La bonne société anglaise est proprement scandalisée que son héros national puisse ainsi se donner en spectacle.

Le 29 janvier 1801, Emma accouche de son deuxième enfant, une fille, Horatia Nelson. L’amiral décide d’acheter Merton, une petite maison à la campagne dans laquelle il s’installe en compagnie d’Emma, de sa mère, d’Horatia et de Sir William, un étrange ménage à trois qui fascinera le public. Ils y mènent une vie dispendieuse jusqu’à la mort brutale de Sir William le 6 avril 1803. Selon son testament, Charles Greville hérite de tout. Emma se retrouve rapidement endettée, le temps et l’abus d’alcool accomplissent leur oeuvre, sa beauté se fane et elle devient presque obèse. Nelson repart en mer en laissant Emma seule et enceinte de leur deuxième enfant, une fille, qui ne survivra pas.

George Romney, Lady Hamilton en Ariane (1785-1786)

George Romney, Lady Hamilton en Ariane (1785-1786)

 

Nous sommes le 21 octobre 1805, au matin de la bataille de Trafalgar. Lord Nelson fait son testament :

« […] je lègue Lady Hamilton à mon roi et à mon pays, afin qu’ils lui donnent une pension lui permettant de tenir son rang. Je laisse aussi à la générosité de ma patrie ma fille adoptive Horatia Thomson Nelson. »

La bataille sera une glorieuse victoire pour l’Angleterre mais Nelson est touché par un tir ennemi, il a la colonne vertébrale brisée et agonise pendant quelques heures. Ses dernières pensées furent pour Emma et sa fille :

« Remember ! Rappelez-vous que je laisse Lady Hamilton et ma fille comme un legs à mon pays. N’oubliez jamais Horatia. »

Portrait d'Horatia Nelson

Portrait d’Horatia Nelson

 

Pour Emma, la mort de Nelson est un choc terrible. Elle est à présent seule et profondément endettée. Les instructions laissées par Nelson au gouvernement ne seront pas suivies en raison de la nature scandaleuse de cette liaison et du passé sulfureux d’Emma.

Le 23 avril 1809, Charles Greville décède à son tour et ne laisse rien à Emma. En désespoir de cause, elle décide de vendre Merton. Dans l’incapacité de régler ses dettes, elle se retrouve avec Horatia en prison et adopte un comportement étrange, lui faisant croire qu’elle n’est pas sa mère légitime.

Afin de fuir ses créanciers, elle embarque pour la France avec Horatia et cinquante livres en poche. C’est là qu’elle apprendra la mort de Marie-Caroline. Alcoolique, elle meurt dans la misère et dans l’indifférence générale à Calais le 15 janvier 1815 en laissant à la postérité ses nombreux portraits.

George Romney, Emma, Lady Hamilton (avant 1802)

George Romney, Emma, Lady Hamilton (avant 1802)

 

Horatia fut ramenée en Angleterre et prise en charge par le beau-frère de Nelson. Elle épousa le révérend Philipp Ward et vécut jusqu’à 80 ans mais Emma avait parfaitement réussit son travail de sape : Horatia refusa toute sa vie de reconnaître publiquement qu’elle était la fille de la belle et sulfureuse Lady Hamilton.

 

BIOGRAPHIE :

Si vous désirez en apprendre plus sur la vie de Lady Hamilton, je vous recommande deux ouvrages :

Je vous recommande également le film d’Alexander Korda That Hamilton Woman (1941) dans lequel les rôles de Lady Hamilton et Sir Horatio Nelson sont interprétés par un autre couple mythique : Vivien Leigh et Laurence Olivier. L’actrice avait d’ailleurs repris certaines des poses les plus connues d’Emma pour des photos promotionnelles.

Vivien Leigh dans "That Hamilton Woman"

Vivien Leigh dans "That Hamilton Woman"

Emma Hamilton / Vivien Leigh

Emma Hamilton / Vivien Leigh

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Fashioning Fashion : deux siècles de mode européenne (1700-1915)

Le musée des Arts Décoratifs accueille actuellement deux collections acquises récemment par le Los Angeles County Museum of Art (LACMA) : celle de Martin Kamer et celle de Wolfgang Ruf, deux grands collectionneurs de costumes anciens. C’est donc une centaine de silhouettes féminines et masculines que le visiteur est invité à découvrir. En général, le vestiaire masculin est sous-représenté dans les expositions dédiées aux costumes anciens. Ce n’est pas le cas ici et le fait est suffisamment rare pour être souligné.

Les silhouettes ont été adaptées aux vêtements et non l’inverse afin de donner une bonne idée des proportions, elles sont accessoirisées et les coiffures suivent aussi l’évolution des styles et des modes.
L’exposition s’ouvre sur les débuts du XVIIIe siècle. La première pièce qui attire l’attention est une robe à la française composée de trois pièces : un manteau de robe, une pièce d’estomac et une jupe. La pièce d’estomac était un élément amovible épinglé ou cousu au moment de l’habillage ce qui permettait une association avec d’autres robes. Les femmes portaient des chemises sous les corps baleinés afin d’éviter les meurtrissures. Les poignets et la jupe en forme de cloche de cette robe indiquent qu’elle date des années 1720.

Robe à la française (1725) et pièce d'estomac (1735)

Robe à la française (1725) et pièce d’estomac (1735)

 

Cette solennité imposée par l’apparat du vêtement de cour s’oppose à l’engouement pour l’Orient, l’exotisme et les chinoiseries que l’on retrouve dans le tissu des vêtements, des tentures murales ou des tissus d’ameublement… En témoigne cette très belle indienne (ou banyan), une robe de chambre masculine peinte à la main. Les motifs de ce banyan composés de branches entrelacées rappellent ceux de la tapisserie et de la broderie anglaise de la fin du XVIIe siècle. On complète ces tenues avec des bonnets d’intérieurs assortis aux pantoufles. Une façon de découvrir l’intimité de l’homme élégant qui abandonne le poids des vêtements une fois chez lui. Certains vêtements de cour peuvent en effet atteindre quatre kilos car brodés de fils d’or et d’argent.

Banyan (1700 - 1750)

Banyan (1700 – 1750)

Habit à la française brodé (1760)

Habit à la française brodé (1760)

 

Côté masculin, l’habit à la française composé de trois pièces (veste / habit / culotte) émerge à la fin du XVIIe siècle. Ces vêtements sont réalisés à partir du même tissu que celui utilisé pour les femmes dans des couleurs vives (le vestiaire masculin deviendra plus strict et s’assombrira au XIXe siècle) à l’exemple du velours façonné de cet habit qui créé des effets de relief, effets accentués par les fausses manches au niveau des poignets. Les hommes peuvent alors posséder des centaines de gilets. Le devant de ces gilets est très travaillé en satin façonné ou en velours ciselé alors que le dos est taillé dans un tissu ordinaire.

Habit à la française en velours ciselé (1755)

Habit à la française en velours ciselé (1755)

Gilet en velours ciselé (1750)

Gilet en velours ciselé (1750)

 

L’habit va devenir de plus en plus étroit, les manches seront montées en arrière. Le gilet raccourcit, on le préfère blanc orné de motifs plus petits ou de rayures. On va jusqu’à orner les boutons.

Gilet blanc en coton (1760)

Gilet blanc en coton (1760)

 

La robe à la française va peu à peu laisser place à plus de simplicité avec la robe à la polonaise composée de deux petits paniers circulaires. La traine est supprimée, le manteau de robe fermé et l’arrière de la jupe est divisée en trois parties drapées. Elle tire son nom par métaphore (l’épouse de Louis XV était d’origine polonaise) en référence au démembrement de la Pologne dépecée en trois états distincts en 1772 : l’Autriche, la Prusse et la Russie.

Robe dite à la polonaise (1775)

Robe dite à la polonaise (1775)

 

La vague d’anglomanie va également donner naissance à la robe à l’anglaise, variante de la robe à la polonaise à partir de 1770, dont les pans de la jupe sont relevés latéralement puis drapés dans le dos.

Robe dite à l'anglaise (1780-1790)

Robe dite à l’anglaise (1780-1790)

 

La Révolution française va entraîner la suppression des paniers. Les robes sont faites simplement dans des tissus rayés. Le vestiaire masculin va peu à peu laisser tomber l’habit à la française pour des fracs qui s’ouvrent sur des gilets comme ce gilet très rare orné de messages révolutionnaires.

Gilet révolutionnaire (1789-1794) orné des messages "L'habit ne fait pas le moine" et "Honi soit qui mal y pense"

Gilet révolutionnaire (1789-1794) orné des messages "L’habit ne fait pas le moine" et "Honi soit qui mal y pense"

 

Au début du XIXe siècle, avec l’accession au pouvoir de Napoléon Ier, l’uniforme devient la norme du vestiaire masculin. En dehors de l’uniforme, c’est l’habit brodé qui est préféré comme habit d’apparat. La mode est au velours façonné et le col doit respecter une certaine hauteur (col officier). La robe d’apparat est tout aussi ostentatoire, Napoléon ayant promis de relancer l’industrie du luxe symbolisée par les fabriques de Lyon.

Habit brodé sous le Premier Empire (1810)

Habit brodé sous le Premier Empire (1810)

Robe d'apparat sous le Premier Empire (1825)

Robe d’apparat sous le Premier Empire (1825)

 

De leur côté, les femmes se libèrent des paniers et des corps baleinés. Les robes sont des robes-chemises à la taille Empire (resserrées sous la poitrine), en mousseline blanche et transparentes, sans ornements que l’on porte sur des brassières de toile forte. Ce style est une référence directe à l’Antiquité remise au goût du jour (voir le tableau de Juliette Récamier par Gérard). Ces robes se parent de superbes châles en cachemire fabriqués en Inde à partir de duvet de chèvre. Découvert grâce à la campagne d’Egypte de Napoléon (1798), cet accessoire à la mode est extrêmement difficile à se procurer à cause d’un embargo très strict sur tous les textiles venant d’Inde via l’Angleterre dans le but de relancer l’industrie française du textile de luxe gravement touchée par la Révolution. Ces accessoires sont extrêmement coûteux (jusqu’à 12 000 francs, le prix d’un diamant) et un châle pouvait demander deux ans de tissage. Joséphine en aurait possédé 70. Cette interdiction du châle en cachemire donna lieu à une véritable contrebande qui, dit-on, rendait furieux l’Empereur lorsqu’il découvrait que Joséphine avait bravé ses ordres pour assouvir sa coquetterie.

Robe de style Empire (1820) et châle en cachemire (1800)

Robe de style Empire (1820) et châle en cachemire (1800)

 

L’année 1830 voit le retour du corset qui prend la forme d’un busc métallique (le busc est une large lame qui maintient une rigidité parfaite sur le devant du corset) afin d’obtenir une silhouette en sablier typique de la période romantique. La taille redescend et est très ajustée. Les manches gigot, héritage du XVIe siècle, sont très en vogue, le jupon est raide et garni de crins. Les codes vestimentaires masculins sont dictés par la bourgeoisie. Les hommes portent des pantalons longs (empruntés aux sans-culottes de la période révolutionnaire) complétés par un froc à l’anglaise et une redingote. Les couleurs sont sombres, seuls les dandies osent la couleur. Les épaules rondes de leurs vêtements (des coussinets permettent d’obtenir cet ovale) rappellent la robe à l’anglaise. La cravate et le gilet sont les seuls éléments qui permettent les excentricités. Le vestiaire masculin est déjà plus ou moins fixé et n’évoluera guère par la suite.

Costumes sous la période romantique : robe aux manches gigot (1830) et costume masculin (1825-1830)

Costumes sous la période romantique : robe aux manches gigot (1830) et costume masculin (1825-1830)

 

Le Second Empire marque l’apparition de la crinoline qui n’est autre qu’une nouvelle interprétation du panier. Cette mode prendra des proportions incroyables avec des crinolines de 10 mètres de circonférence, des châles très larges afin de pouvoir les couvrir. La machine à coudre apparaît, des teintures donne aux vêtements des couleurs exacerbées. Les tenues doivent évoluer en fonction de l’activité et du moment de la journée : déshabillé au réveil, robe de lainage le matin, robe d’après-midi, décolleté réservé aux robes du soir…

Robe à crinoline (1865)

Robe à crinoline (1865)

 

Avec le développement des loisirs et des voyages, des costumes liés aux différentes activités voient le jour et participent à cette attitude consumériste de la mode. Ces nouvelles tenues doivent faciliter les déplacements comme le costume de plage (une robe rappelant celles des tableaux impressionnistes), une robe de sport permettant de jouer au tennis ou encore une très belle robe d’équitation plus longue d’un côté (les amateurs de Downton Abbey se rappelleront peut-être de Lady Mary dans la première saison de la série).

Robe d'équitation (1890)

Robe d’équitation (1890)

 

Vers 1870, la robe à tournure ou "faux cul", sorte de demi-crinoline, fait son apparition et accentue la cambrure en rejetant le volume de la jupe vers l’arrière. Des éléments issus de la décoration d’intérieur et de la tapisserie viennent orner le tissu. Les hommes voient apparaître le veston et le complet dans leurs garde-robes.

Robe à tournure (1880)

Robe à tournure (1880)

Robe à tournure (1885)

Robe à tournure (1885)

 

Les années 1900 sont marquées par des silhouettes plus fluides, très cambrées, très sinueuses qui évoquent la lettre S vue de profil. Un ensemble composé d’un corset en cuir et de cuissardes lacées rappelle l’avènement des demi-mondaines dans la vie parisienne. Le Japonisme et l’Art Nouveau envahissent l’Art et la mode (la silhouette en S faisant écho aux motifs végétaux). Les élégantes découvrent le kimono.

Chemise, corset en cuir et paire de cuissardes (1900) évoquent les demi-mondaines...

Chemise, corset en cuir et paire de cuissardes (1900) évoquent les demi-mondaines…

Maison Worth, manteau kimono en velours et satin (1910-1911)

Maison Worth, manteau kimono en velours et satin (1910-1911)

 

Le début du XXe siècle voit l’avènement de Charles Frederick Worth qui lance la haute couture. Paul Poiret simplifie les robes et libère le corps des femmes en supprimant le corset. Inspiré par l’univers des Ballets Russes de Diaguilev, il créé des tuniques, des pantalons d’intérieurs, des turbans ornés d’une aigrette comme celui porté par son épouse Denise lors de la très célèbre fête costumée évoquant la mille et deuxième nuit.

Turban, Paul Poiret, porté par Denise Poiret en 1911 pour « La mille-et-deuxième nuit » Copyright 2010 Museum Associates/LACMA

Turban, Paul Poiret, porté par Denise Poiret en 1911 pour « La mille-et-deuxième nuit »
Copyright 2010 Museum Associates/LACMA

En 1910, les robes et les silhouettes sont plus droites, rappelant les robes de style Empire. Les corsets seront définitivement supprimés avec la Première Guerre mondiale, le corps féminin libéré. Avec l’industrialisation et le développement du travail des femmes, l’histoire du costume va laisser place à l’histoire de la mode et à la femme moderne.

Robe attribuée aux soeurs Callot (1910-1915) et chapeau orné de plumes d'autruche (1910)

Robe attribuée aux soeurs Callot (1910-1915) et chapeau orné de plumes d’autruche (1910)

 

Toutes les pièces que vous avez pu admirer dans cet article appartiennent au Los Angeles County Museum of Art (LACMA). Bien sûr, je vous conseille de courir voir cette expo à laquelle mes photos ne rendent pas suffisamment justice et pour toutes les pièces extraordinaires que je n’ai pu vous présenter ici. Un grand merci à toute l’équipe du Musée des Arts décoratifs pour m’avoir aussi aimablement accueillie en leurs murs.

 

Musée des Arts Décoratifs
107, rue de Rivoli
75001 Paris

Lien vers le site Internet de l’exposition

 

BIBLIOGRAPHIE :

Je vous recommande également le catalogue de l’exposition, très riche en textes et photographies. Il est disponible en français et en anglais :

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Les Couleurs du Ciel. Peinture des églises de Paris au XVIIe siècle.

« Les Couleurs du Ciel »… Voilà une exposition qui a fermé ses portes et sur laquelle j’aimerais revenir. Ces derniers temps, j’ai eu envie de mieux connaître l’art religieux, de visiter des églises illuminées par des cierges au milieu des vapeurs d’encens et d’entendre des orgues résonner sous les voûtes célestes… Bref, je suis d’humeur mystique et cette exposition promettait d’être enrichissante. Le moins que l’on puisse dire est que je n’ai pas été déçue. Un point noir au tableau cependant : les salles d’exposition exiguës ne sont pas adaptées à l’exposition de grands formats et on regrette souvent de ne pas pouvoir admirer les toiles avec un peu plus de recul.

Cette rétrospective inédite – consacrée à la peinture du XVIIe siècle dans les églises de la capitale – se déroulait au musée Carnavalet et se partageait en deux axes : l’un chronologique, l’autre thématique. Un plan de Paris daté de 1739 donnait alors à voir la ville répartie en 52 paroisses et le développement de nombreux ordres religieux. La multiplication de cercles rouges, chacun représentant un édifice religieux aujourd’hui disparu, nous laisse l’impression qu’un quart d’entre eux seulement sont parvenus jusqu’à nous.

 

Henri IV et Marie de Médicis, l’essor : 1585 – 1630

La première salle est consacrée au règne d’Henri IV et à la régence de Marie de Médicis, une période marquée par un renouveau spirituel, une transition artistique, notamment grâce à la fin des guerres de religion qui ont marqué le XVIe siècle. La ville s’étend et de nouveaux ordres religieux se développent, engendrant de nombreuses commandes auprès des plus grands peintres du temps.

Parmi ces commandes, L’adoration des Mages (1585) de Jérôme Francken réalisée selon les principes du Concile de Trente. On demande alors aux artistes de mettre en avant les figures des Saints et de rendre une impression de réalité dans leurs toiles. Ce genre de tableau était commandé par le chapitre de la communauté et offert par les fidèles. Cette toile était destinée à orner le maître-autel de l’église des Cordeliers. Elle était surmontée d’une toile de Philippe de Champaigne dont je serai amenée à reparler par la suite. Cette œuvre est aujourd’hui conservée à Notre-Dame.
Certains petits formats comme la Crucifixion avec la Vierge, St Jean et la Madeleine de Quentin Varin sont quant à eux réservés à la dévotion privée et ornent de petites chapelles privatives chez les particuliers.

 

Georges Lallemant, Le prévôt des marchands et les échevins de Paris rendant hommage à sainte Geneviève (vers 1625)

Georges Lallemant est connu pour ses peintures empreintes de maniérisme tardif. Cette toile se veut un hommage à Sainte Geneviève, patronne protectrice de Paris, à l’occasion de la procession de ses reliques. Nous reconnaissons la Sainte à ses attributs : les clés et le cierge. Regardez ici comme la représentation de Paris à l’arrière-plan est exacte : vous pouvez y apercevoir Notre-Dame puis derrière l’Hôtel de Ville, St Jean de Grèves et la nouvelle façade de St Gervais. On peut aussi y voir la Tour du Temple. La peinture a été en partie réalisée par Philippe de Champaigne qui faisait alors partie de l’atelier de Lallemant.

Georges Lallemant, Le prévôt des marchands et les échevins de Paris rendant hommage à sainte Geneviève (vers 1625)

Georges Lallemant, Le prévôt des marchands et les échevins de Paris rendant hommage à sainte Geneviève (vers 1625)

 

Nicolas Poussin aura des contacts avec Lallemant et Varin. Cette première salle nous donne à voir l’un de ses rares retables avec St Denis qui met en parallèle le St Denis grec et le St Denis de Paris.

Nicolas Poussin, Saint Denis l'Aréopagite couronné par un ange (vers 1620 - 1621)

Nicolas Poussin, Saint Denis l’Aréopagite couronné par un ange (vers 1620 – 1621)

 

Louis XIII et Anne d’Autriche, l’âge d’or : 1630 – 1650

Sous cette période, la France connait une période politique plus instable notamment à cause de la guerre menée contre l’Espagne à partir des années 1630. Paris voit cependant naître d’importantes institutions : le Couvent des Minimes, le Couvent de la Visitation, la chapelle de la Sorbonne… La peinture religieuse est empreinte de monumentalité lyrique inspirée par les artistes italiens. Vers la fin des années 1630, sous l’égide de Nicolas Poussin, une peinture plus sobre, plus classique va se diffuser sous le nom d’ « atticisme parisien » représentée par des artistes comme La Hyre, Champaigne ou Le Sueur.

On met en place d’imposants maîtres-autels comme celui de l’Eglise Saint-Nicolas-des-Champs (voir une photo de ce maître-autel). Le maître-autel de l’église de la Maison professe des Jésuites, rue Saint-Antoine, aujourd’hui église Saint-Paul-Saint-Louis avait la réputation d’être plus beau encore. Il s’élevait à dix mètres du sol et se composait de quatre niveaux : dans les deux premiers prenaient place les tableaux du Louvre et de Rouen ; le troisième était le fronton sculpté avec la figure de Dieu le Père et le quatrième un grand crucifix qui couronnait le tout. Comme les autres maîtres-autels, cet ensemble remarquable fut détruit à la Révolution.

Certains de ces maîtres-autels étaient équipés de toiles de remplacement lors des offices funéraires par exemple. Les toiles étaient imbriquées et pouvaient pivoter à l’aide d’un mécanisme qui nous reste encore inconnu.

La majorité de ces toiles furent détruites ou vendues à la Révolution. Les ventes révolutionnaires furent couronnées de succès, on sait que l’époux de Mme Vigée Lebrun fit de nombreux achats parmi ces trésors d’église. Plus tard, les églises rachèteront ces tableaux, certains devenant la propriété d’église qui n’était pas la leur à l’origine.

 

Simon Vouet, L’Adoration du nom divin par quatre saints (vers 1648)

De retour de Rome en 1627, Vouet va marquer le règne de Louis XIII et la peinture religieuse à Paris en y intégrant les nouveautés acquises en Italie. Il reprend et développe la formule du retable où se mêlent, avec une grande unité, l’architecture, la peinture et la sculpture. Cette toile est une commande honorée pour l’Eglise Saint-Merri. On y voit clairement les influences italiennes à travers le travail des perspectives et la force de la lumière qui aveugle les anges. Les instructions du Concile ont ici encore été respectées.

Simon Vouet, L’Adoration du nom divin par quatre saints (vers 1648)

Simon Vouet, L’Adoration du nom divin par quatre saints (vers 1648)

 

C’est à cette période que l’on voit la naissance d’un catalogue des artistes et des églises où l’on peut admirer leurs toiles. Ces œuvres sont souvent reprises sur des gravures et certaines, aujourd’hui disparues, ne nous sont parvenues que par ce biais.

 

Claude Vignon, L’Adoration des Mages (1625)

Il s’agit ici d’une très belle peinture, l’une de mes préférées au sein de cette exposition, d’un goût chatoyant. Les ors sont vibrants et rehaussent la composition. Vous pouvez y voir la richesse des étoffes, les sens des détails (les mains de Joseph sont celles d’un charpentier) ainsi qu’un beau travail sur l’ombre et la lumière.

Claude Vignon, L’Adoration des Mages (1625)

Claude Vignon, L’Adoration des Mages (1625)

 

Louis et Mathieu Le Nain, La Naissance de la Vierge (vers 1640 – 1645)

Les artistes veulent ici une représentation proche de la réalité. Cette toile ornait la chapelle St Augustin à Notre-Dame.

Louis et Mathieu Le Nain, La Naissance de la Vierge (vers 1640 – 1645)

Louis et Mathieu Le Nain, La Naissance de la Vierge (vers 1640 – 1645)

 

Philippe de Champaigne, Dieu le père créant l’univers matériel (vers 1634 – 1635)

J’ai mentionné cette toile un peu plus tôt dans cet article, il s’agit de celle qui surmontait L’Adoration des Mages de Jérôme Francken sur le maître-autel de l’église des Cordeliers. Philippe de Champaigne est l’artiste qui fournira le plus de toiles aux églises parisiennes au cours de sa carrière et ce, en dehors de ses liens avec Port Royal.

Philippe de Champaigne, Dieu le père créant l’univers matériel (vers 1634 – 1635)

Philippe de Champaigne, Dieu le père créant l’univers matériel (vers 1634 – 1635)

 

Louis XIV : 1660 – 1680

Si le souverain, très marqué par le souvenir de la Fronde, part rapidement s’installer à Versailles, il continue de développer des programmes de construction grandioses comme celui de l’hôtel royal des Invalides sur lequel nous aurons l’occasion de revenir. Sous Louis XIV, les institutions déjà existantes vont se développer. Une nouvelle génération de peintres se regroupe autour de Charles Le Brun et dont la peinture se révèle à la fois classique et théâtrale.
Le Martyre de St Jean l’Evangéliste est produit au début de la carrière de Le Brun. St Jean est, notamment, le saint patron des peintres. Dans cette toile, Le Brun prouve qu’il connait ses classiques mais fait également preuve d’innovation avec le geste qui part d’un côté et le regard qui monte de l’autre. L’Antiquité est représentée sur le haut du tableau tandis que le bas est plutôt centré sur le quotidien des fidèles avec la présence d’un chien et d’une bassine.

Charles Le Brun, Le Martyre de St Jean l’Evangéliste à la Porte latine

Charles Le Brun, Le Martyre de St Jean l’Evangéliste à la Porte latine

 

Le retable de Licherie réalisé pour la chapelle aux anges de l’église Saint-Lazare répond à un programme très précis décrit dans un ouvrage de l’évêque de Rodez. Vous pouvez y admirer une hiérarchie des esprits célestes parmi lesquels figurent les Anges, les Archanges, les Principautés, les Vertus, les Puissances, les Dominations, les Trônes, les Chérubins et, au plus haut, les Séraphins.

Louis Licherie de Beurie, Les neufs choeurs des Anges ou la hiérarchie céleste

Louis Licherie de Beurie, Les neufs choeurs des Anges ou la hiérarchie céleste

 

Les oratoires privés dans les églises

Parallèlement aux grandes commandes, des œuvres plus petites ornaient les chapelles des églises. Peu d’entre elles sont parvenues jusqu’à nous. Parmi ces rares témoignages figurent cependant quatre petits panneaux en lambris de la chapelle dédiée à la Vierge à l’Eglise Saint-Germain-des-Prés par Jean de Saint Igny : Le Mariage de la Vierge, L’Annonciation, La Visitation et la Présentation au Temple.

 

Les tapisseries dans les églises

Tentures et tapisseries ont beaucoup soufferts de la Révolution française, beaucoup d’entre elles ont été brulées afin d’en récupérer les fils d’or ou d’argent. Une fois encore, peu d’entre elles sont parvenue jusqu’à nous et nous les connaissons essentiellement par le biais de dessins préparatoires et de modello peints. Parmi celles évoquées dans l’exposition, nous retrouvons la tenture sur la vie du Christ pour l’église Saint-Merri d’après Lerambert, la tenture de l’histoire de saint Gervais et de saint Protais d’après Le Sueur, Champaigne et Bourdon, la tenture de la vie de la Vierge et la tenture de la vie de saint Etienne d’après Laurent de La Hyre.

Charles Poerson, Repos pendant la fuite d'Egypte

Charles Poerson, Repos pendant la fuite d’Egypte

 

Les Mays de Notre-Dame

A la fin du XVII e siècle, la nef de Notre-Dame était le lieu qu’il fallait visiter si l’on voulait avoir un aperçu complet de la peinture parisienne du siècle. Tous les ans, au mois de mai, la très riche corporation des orfèvres offrait un arbre qui trônait devant le jubbé et dans lequel les fidèles venaient glisser de petites prières brodées. Cet arbre fut ensuite remplacé par un tabernacle toujours orné de broderies. A partir de 1533, ces offrandes devinrent de petits mays, de petits tableaux commandés aux meilleurs artistes de la ville et offerts à la Vierge. A partir de 1630, les mays devinrent de grands tableaux, plus prestigieux.

Anonyme, Vue de l'intérieur de Notre-Dame avec le tabernacle du may, fin du XVIIe siècle

Anonyme, Vue de l’intérieur de Notre-Dame avec le tabernacle du may, fin du XVIIe siècle

 

Aujourd’hui, il ne reste que 13 mays à Notre-Dame et le seul petit may retrouvé à ce jour est celui de la Vocation de Saint Pierre de Claude Vignon. Il avait été installé dans la cathédrale Notre-Dame en 1624.
L’occasion de voir avec ce tableau anonyme à quoi ressemblait ces mays accrochés aux piliers de l’église et de constater que la nef était à l’époque dépourvue de bancs et que les fidèles restaient debout pendant les offices.

 

Le Val-de-Grâce

Le Val-de-Grace fut le plus vaste chantier religieux mené sous la régence d’Anne d’Autriche. C’est Philippe de Champaigne et son neveu Jean-Baptiste qui signeront l’essentiel des commandes. L’une des plus belles toiles exécutées sur ce chantier reste Le Sommeil d’Elie qui ornait le réfectoire et son pendant, La Manne dans le désert, tous les deux réalisés vers 1656 et illustrant la nourriture céleste.

Philippe de Champaigne, Le Sommeil d'Elie

Philippe de Champaigne, Le Sommeil d’Elie

Jean-Baptiste de Champaigne, La Manne dans le désert

Jean-Baptiste de Champaigne, La Manne dans le désert

 

Les Invalides

Le dôme des Invalides est l’édifice religieux le plus important du règne de Louis XIV. A lui seul, le programme peint de ce monument s’est étalé sur plus de trente ans. Parmi les œuvres qui virent le jour sur ce chantier, le modello du Christ bénissant les armes de France présentés par St Louis de Charles de la Fosse reste l’une des plus belles réussites de la fin du siècle. L’artiste aura réussi à obtenir cette commande grâce à son ami Jules Hardouin-Mansart. A l’origine, l’œuvre devait donner une place plus importante aux victoires militaires mais cet aspect fut estompé à cause des déconvenues sur le champ de bataille que connaissait à l’époque Louis XIV.

Charles de la Fosse, Saint Louis déposant son épée aux pieds du Christ

Charles de la Fosse, Saint Louis déposant son épée aux pieds du Christ

 

La fin du siècle, 1680 – 1715

La fin du règne de Louis XIV est marquée par de nombreux conflits. Le roi, très influencé par Madame de Maintenon, se tourne de plus en plus vers la religion et révoque l’édit de Nantes en 1685. A la mort de Louis XIV, une nouvelle génération d’artistes va instaurer un style plus tourmenté, sensuel et exubérant. Ainsi, L’Extrême-Onction de Jean Jouvenet réalisée pour la chapelle des agonisants de Saint-Germain-L’auxerrois introduit une grande théâtralité en introduisant une Vierge à l’Enfant dans une composition dédiée au dernier des sept sacrements.

Jean Jouvenet, L'extrême onction

Jean Jouvenet, L’extrême onction

 

J’espère que cet article vous aura permis d’en apprendre plus sur l’art et la peinture religieuse au XVIIe siècle. Sachez qu’en parallèle, le musée Carnavalet a organisé des visites guidées dans quelques églises parisiennes comme Saint-Nicolas-des-Champs ou Saint-Eustache. Je n’ai malheureusement pas eu l’occasion d’y participer mais j’espère avoir bientôt cette opportunité.

 

BIBLIOGRAPHIE :

Pour tout ceux qui souhaiterait en apprendre davantage, le catalogue de l’exposition est disponible en cliquant sur l’image ci-dessous :

 

Et la vidéo de l’exposition afin de pouvoir profiter des tableaux in situ :

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