Le personnage d’Ophélie à travers les arts

Le personnage d’Ophélie a véritablement pris son essor dans les arts au XIXe siècle et doit beaucoup aux représentations d’Hamlet données à l’Odéon en 1827. Ainsi, selon Nodier, ces représentations furent « un des événements de l’époque, un de ces événements dont les résultats seuls peuvent faire apprécier toute l’importance ».

La vague importante de critiques et d’adaptations de Shakespeare entre 1830 et 1860 dans la littérature et dans l’activité artistique contribue également à populariser le personnage d’Ophélie. Elle intéresse à la fois des artistes d’avant-garde, des académiciens et tout un public, comme le prouvent les catalogues des salons (Salon de la Société des artistes français de 1834 à 1908, mais aussi S.N.B.A. ou Salon des Indépendants) en sculpture, dessin et peinture. Son iconographie est variée mais la représentation la plus courante reste le moment où, devenue folle, elle se suicide par noyade, abandonnée par Hamlet.

 

Eugène Delacroix, Ophélie (1844)

John Everett Millais, La Mort d'Ophélie (1852)

Paul Delaroche, La Jeune Martyre (1853)

Pascal Dagnan-Bouveret, Ophelia

Arthur Hughes, Ophelia (1863-64)

Ernest Hebert, Ophélie (1876)

 

La reine : Un malheur vient sur les talons de l’autre
Tant ils se suivent de près. Votre sœur est noyée, Laërte.

Laërte : Noyée ? Où s’est-elle noyée?

La reine: Au-dessus du ruisseau penche un saule, il reflète
dans la vitre des eaux ses feuilles d’argent
Et elle les tressait en d’étranges guirlandes
Avec l’ortie, avec le bouton d’or,
Avec la marguerite et la longue fleur pourpre
Que les hardis bergers nomment d’un nom obscène
Mais que la chaste vierge appelle doigt des morts.
Oh, voulut-elle alors aux branches qui pendaient
Grimper pour attacher sa couronne florale ?
Un des rameaux, perfide, se rompit
Et elle et ses trophées agrestes sont tombés
Dans le ruisseau en pleurs. Sa robe s’étendit
Et telle une sirène un moment la soutint,
Tandis qu’elle chantait des bribes de vieux airs,
Comme insensible à sa détresse
Ou comme un être fait pour cette vie de l’eau.
Mais que pouvait durer ce moment ? Alourdis
Par ce qu’ils avaient bu, ses vêtements
Prirent au chant mélodieux l’infortunée,
Ils l’ont donnée à sa fangeuse mort.

Laërte : Hélas, elle est noyée?

La reine : Noyée, noyée.

William Shakespeare, Hamlet, IV, 7, 1600 env.

 

Auguste Preault, Ophélie (1876)

Alexandre Cabanel, Ophelia (1883)

Jules Joseph Lefebvre, Ophélie (1890)

Carlos Ewerbeck, Ophelia at the River's Edge (1900)

John William Waterhouse, Ophelia, (1905)

Odilon Redon, Ophélie au milieu des fleurs

 

Ophélie

I

Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles…
- On entend dans les bois lointains des hallalis.

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance à la brise du soir

Le vent baise ses seins et déploie en corolle
Ses grands voiles bercés mollement par les eaux ;
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
Sur son grand front rêveur s’inclinent les roseaux.

Les nénuphars froissés soupirent autour d’elle ;
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
Quelque nid, d’où s’échappe un petit frisson d’aile :
- Un chant mystérieux tombe des astres d’or

II

O pâle Ophélia ! belle comme la neige !
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !
C’est que les vents tombant des grand monts de Norwège
T’avaient parlé tout bas de l’âpre liberté ;

C’est qu’un souffle, tordant ta grande chevelure,
À ton esprit rêveur portait d’étranges bruits,
Que ton coeur écoutait le chant de la Nature
Dans les plaintes de l’arbre et les soupirs des nuits ;

C’est que la voix des mers folles, immense râle,
Brisait ton sein d’enfant, trop humain et trop doux ;
C’est qu’un matin d’avril, un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou, s’assit muet à tes genoux !

Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle !
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
Tes grandes visions étranglaient ta parole
- Et l’Infini terrible éffara ton oeil bleu !

III

- Et le Poète dit qu’aux rayons des étoiles
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis ;
Et qu’il a vu sur l’eau, couchée en ses longs voiles,
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.

Arthur Rimbaud

Une version moderne d'Ophélie que j'ai acheté à une jeune photographe américaine.
Crédit photo : Elle Moss.

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