Chefs-d’œuvre Art Nouveau et Art Déco du Musée du Cinquantenaire

L’une des plus belles salles du Musée du Cinquantenaire de Bruxelles est celle de la reconstitution du magasin conçu par Victor Horta pour les orfèvres Wolfers et sert actuellement d’écrin à une splendide sélection d’œuvres Art nouveau et Art déco. La démarche n’est pas sans rappeler la bijouterie Georges Fouquet conçue par Mucha et visible aujourd’hui au musée Carnavalet (voir l’article ici). Au moyen de sculptures, de verres, de céramiques et d’argenterie de table, un aperçu vous est donné des principales tendances dans les arts décoratifs de 1890 à 1940.

Les vitrines conçues par Horta pour la bijouterie des frères Wolfers

Le magasin des orfèvres Wolfers reconstitué au sein du musée

 

Au cours du dernier quart du XIXe siècle, de nombreux artistes remettent en question les principes mêmes de la création artistique. La hiérarchie entre les beaux-arts et les arts mineurs s’en trouve ébranlée. Dans ce contexte et face aux profondes mutations entraînées par la révolution industrielle, certains architectes et décorateurs amorcent une réflexion fondamentale qui donne naissance à l’Art Nouveau.
De souche anglaise, ce mouvement connait un rayonnement international entre 1890 et 1914. Il est l’œuvre d’artistes avant-gardistes qui, dans un esprit commun, développèrent cependant chacun leur personnalité.
L’Art Nouveau se veut en rupture radicale avec les styles académiques et éclectiques. Il se caractérise par des lignes décoratives sinueuses, dites en « coup de fouet », des compositions asymétriques, des motifs inspirés par la nature, le monde oriental et les œuvres des artistes symbolistes.
Au-delà de la recherche d’un style neuf et original, ses concepteurs poursuivent des objectifs socio-philosophiques. Ils désirent recréer une harmonie capable de s’inscrire dans tous les lieux de vie. Ainsi, un même thème ornemental doit pouvoir aussi bien s’appliquer aux structures architecturales qu’aux objets usuels. Une telle démarche implique une collaboration étroite entre tous les métiers d’art. L’utilisation de nouveaux matériaux et de techniques industrielles inédites est encouragée dans une volonté de modernité et de démocratisation de l’art. Cependant, le recours à la machine peut nuire à la qualité artistique des produits.
Si ces aspirations ne sont avérées contradictoires, l’Art Nouveau n’en fut pas moins un moment culturel majeur qui permit la réorientation des principes architecturaux et la renaissance des arts décoratifs.

Le vitrail de la salle

H. Van de Velde, Bruxelles (1898-1899)
Bronze argenté

Auguste et Antonin Daum, Jacques Gruber, Nancy (1895)
Verre opalescent triplé, gravé à l’acide et à la roue, socle en bois patiné
Exposition Internationale, Bruxelles (1897)

 

La terminologie Art Déco est apparue dans les années 1960 et caractérise la production architecturale et décorative développée entre 1910 et 1940. Elle emprunte son nom à l’Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels Modernes organisée à Paris en 1925.
Cette grande manifestation consacre un style qui s’est progressivement forgé à partir de 1900. En réaction à l’Art Nouveau, les esthètes français cherchent méthodiquement à imposer un style où dominent bon-goût, luxe et raison. Ils rejettent les courbes de l’Art Nouveau, d’inspiration florale, pour revenir à des compositions ordonnées et géométriques. Les motifs décoratifs reviennent au répertoire classique : roses, guirlandes, bouquets et corbeilles retrouvent un nouveau souffle. Fascinés par l’exotisme, les ballets russes ou encore le fauvisme, les créateurs explorent les dynamiques des masses et l’expressivité des couleurs vives et primaires. Les combinaisons de matériaux raffinés et l’ébénisterie sont remises à l’honneur.
Toutes ces nouvelles orientations permettent également d’adapter la production artistique à une exécution industrielle.

Clement Heaton (1861-1940)
Cuivre battu orné d’émaux cloisonnés.

Dessin Ph. Wolfers, exécution Wolfers-Frères, Bruxelles (vers 1883)
Argent partiellement doré.

 

La question du rapport entre la création artistique et l’industrie est l’une des préoccupations majeures des courants Art Nouveau et Art Déco. La production en série et l’utilisation de machines peuvent-elles être esthétiques et offrir les mêmes qualités que le travail artisanal ? L’artiste a-t-il une place dans l’industrie d’art ?
Vers 1860, en réaction aux dérives de la production industrielle, la firme anglaise Morris prône le retour aux techniques artisanales tout en conservant les structures d’une manufacture. Dans le même temps, sa production s’ouvre à toutes les techniques de l’ameublement. En France, l’Ecole de Nancy, sous la direction d’Emile Gallé, reprend la même démarche. L’utilisation de la machine reste encore marginale. En 1903, à Vienne, la Wiener Werkstätte s’inspire des idées anglaises mais se tourne davantage vers une production industrielle. Depuis la fin du XIXe siècle, l’Allemagne développe une politique de collaboration entre le monde artistique et l’industrie qui aboutit à la fondation, en 1907, du Deutscher Werkbund : une maison d’édition réunissant des centaines d’artistes, décorateurs, producteurs et critiques influents. En France, les prestigieuses firmes Ruhlmann et la Compagnie des Arts français proposent des intérieurs de haute qualité, modulables et élaborés avec des procédés modernes. Désormais, on ne parle plus de « décorateurs » mais « d’ensembliers ». Les grands magasins reprennent ce concept mais pour une clientèle moins aisée.

 

Le coffret à bijoux exposé ici, La Parure (1905), évoque de manière saisissante le savoir-faire et le sens de la perfection de Philippe Wolfers. Sa maîtrise se révèle non seulement par sa connaissance approfondie des propriétés des matériaux combinés dans l’objet (argent, ivoire, métal, perles) mais également par la précision dans l’exécution et l’étude de chaque détail. Six ans s’écoulèrent entre la conception de l’œuvre et sa réalisation. Un premier projet (1899) fut remanié à de multiples reprises et, vers 1902-1903, il engagea un modèle pour poser pour l’un des deux médaillons en ivoire. Ensuite, une maquette de l’ensemble fut élaborée et la réalisation proprement dite fut achevée en 1905. L’épuration des formes naturelles (fleurs, plantes) et le goût pour certains animaux tels que le paon, le serpent et le héron renvoient à la mode du japonisme et aux influences symbolistes des poètes (Maurice Maeterlinck, Emile Verhaeren) et des peintres (James Abbott McNeill Whistler). Dans l’œuvre de Wolfers, la séduction de l’ornement naturaliste se marie harmonieusement à une construction lisible et logique.

Philippe Wolfers, La Parure (1905)

Alfons Van Beurden, Surprise (avant 1910)
Ivoire, bronze doré et marbre.

La renaissance de la sculpture chryséléphantine (en ivoire) dans la dernière décennie du XIXe siècle a été, en grande partie, suscitée par une cause politique. En effet, le roi Léopold II a vu dans les expositions internationales (1894 à Anvers et 1897 à Bruxelles-Tervueren), l’occasion de valoriser les ressources du Congo et de convaincre ainsi la bourgeoisie du bien-fondé de son œuvre coloniale. Sur l’initiative du baron Edmond van Eetvelde, secrétaire d’Etat de l’Etat Indépendant du Congo, les artistes renommés de l’époque ont eu le privilège de sculpter des œuvres en ivoire destinées à être exposées lors de ces manifestations. Plus de 80 sculptures chryséléphantines, combinant l’ivoire et le métal précieux, ont ainsi décoré le salon d’honneur du Palais des Colonies, à Tervueren.
Ces sculptures illustrent bien les différentes tendances en vogue à la fin du XIXe siècle : le réalisme, le romantisme, le symbolisme et l’Art Nouveau.
L’ivoire, apprécié pour sa « douceur et sa chasteté », selon les propos de Khnopff, se prête à la confection de bijoux, de sculptures, de bibelots et d’objets plus utilitaires.
En 1897, Anvers est devenu le plus grand centre international du marché de l’ivoire.

 

Godefroid Devreese, Désespoir (avant 1910)
Ivoire, marbre et cuivre.

Charles Van der Stappen, Le Sphinx mystérieux (1897)

Pieter-Jan Braecke, Vers l’infini (1897)
Ivoire et bronze doré.

Philippe Wolfers, Printemps (1913)
Ivoire

 

Musée du Cinquantenaire
Parc du Cinquantenaire 10,
B-1000 Bruxelles

Fermé les lundis.

Site Internet du Musée du Cinquantenaire

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5 réflexions sur “Chefs-d’œuvre Art Nouveau et Art Déco du Musée du Cinquantenaire

  1. Et en plus ….. Les photos sont une splendeur ! (les vitrines et la statue du sphinx , je les veux….)

  2. Beau billet. J’irai voir cette salle, c’est sûr. Merci pour toutes ces photos.

  3. PIGEARD TERTRE

    Magnifique. Merci pour toutes ces magnifiques photos qui ne donnent qu’une envie: aller voir cette salle!

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